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MOZAIK RENCONTRE EMMANUEL GENVRIN, le romancier


Emmanuel Genvrin
Emmanuel Genvrin

Les personnages de vos romans ont des caractéristiques psychologiques et comportementales assez communes, surtout les femmes. Comment les choisissez-vous et est-ce intentionnel ? Existent-elles ou relèvent-elles de la pure fiction ?


Mes personnages sont semi-fictionnels et sont souvent des condensés de différents caractères. Dans Rock Sakay, Janis s’inspire d’une jeune femme que j’ai connue – et aimée – étant étudiant, La Bibi de Sabena s’inspire de Siti Soumaïla, une Mahoraise qui a défrayé la chronique judiciaire à La Réunion.



L’amour frise la folie, tandis que l’envoûtement et la destruction sont quasi omniprésents. Les femmes sont « victimes » de leur beauté, presque « beauté du diable », et les hommes de leur « envoûtement ». Pourquoi cette préférence de thématique, si on peut parler de « préférence » ou de « choix » ?


Je suis fasciné par la beauté et ses mystères. Moi qui viens du théâtre, les actrices/acteurs physiquement beaux attirent le public. Pourquoi ? Il s’agit d’un privilège et d’une grande injustice car les gens beaux peuvent tout se permettre et sont comme préservés des lois communes. Je me souviens de Simone Weil qu’un officier SS descendit d’un camion emmenant des déportées à la mort parce qu’il est subjugué par sa beauté. Il y a quelque chose de divin dans l’affaire. À l’inverse et pour les mêmes raisons, on peut s’acharner sur elles/eux. Mais je ne parlerai pas de « victime » en premier.



Les histoires se déroulent toutes dans un contexte socio-politique tendu, débordant des îles, les unes des autres, qui est assez développé et précis. Y a-t-il des raisons particulières à ce choix d’époque, de « cadre » et de « personnages historiques : Bob Denard, Pierre Be, etc. »


L’histoire de nos îles (et de l’Afrique en général) est riche et tourmentée et par ailleurs mal connue à l’extérieur, ce qui invite à l’épique et au romanesque. Il s’agit d’une époque contemporaine agitée par rapport à un Occident repus, pacifié et routinier. Habitant La Réunion, j’ai personnellement côtoyé ces périodes et événements. Grâce à un oncle malgache je connaissais les révoltes de 1947 à Madagascar. L’un de nos comédiens était le fils d’un ministre d’Ali Soilhi. J’ai voyagé dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, j’ai assisté fortuitement à un rassemblement des Kung-Fu malgaches avec Pierre Be et sa femme en bottes de cow-boy à Ambohimanga. Pour Sabena par exemple je me rappelle exactement des massacres de Mahajanga relatés dans le journal Le Monde que, étant étudiant, je lisais dans le train Paris-Caen. Je me suis posé la question : voilà des événements non concernés par la décolonisation proprement-dite. Des événements à l’époque hors de ma compréhension.



Dans vos œuvres, on remarque des détails précis sur les paysages des îles de l’océan Indien. Connaissez-vous personnellement ces îles et ces endroits ? Vous est-il arrivé de vous déplacer sur place pour faire des « repérages » pour écrire ?


J’ai mis un point d’honneur à visiter les localités et les paysages avant de les décrire. La Sakay par exemple, Tana, Diego Suarez, Mahajanga, Mayotte, où je me trouvais en tournée en 1989, à la veille de l’éviction de Bob Denard des Comores. Pour le roman, j’ai tenu à prendre un kwassa-kwassa, par exemple.



Les histoires se déroulent sur de longues années perturbantes, avec des « flashs » ou des « clins d’œil » à des évènements historiques. Où se situe la limite entre la fiction et la réalité et comment gérez-vous cette limite ?

Je traite de la liberté de l’homme par rapport au destin, au temps et à l’Histoire. J’adore voyager, puiser dans ma propre expérience et ai toujours été attiré par les événements extraordinaires. J’ai pleinement vécu Mai 68, assisté à la Révolution des œillets au Portugal, à la chute des colonels en Grèce, j’ai connu la Californie des heures hippies et parcouru l’Europe de l’Est avant sa disparition. Je suis également un gros consommateur de récits historiques. J’ai eu la meilleure note d’académie au Bac en Histoire, c’est dire ! En fait j’aurais voulu étudier l’Histoire à la fac mais ma mère m’a dit : « pense à l’avenir et pas au passé » et j’ai fait psycho. Certains traits de caractères de mes personnages sont personnels, ainsi le Jimi de Rock Sakay m’est proche, ou le Léonel de Sabena. Ça m’amuse de jouer au chat et à la souris avec la fiction. Des fois, tel un Hitchcock ou un Orson Welles, je croise de près mon héros: par exemple quand Jimi assiste à Mil Bougies, une grande fête protestataire du Théâtre Vollard à Jeumon en 1993 devant 8 000 personnes.



Vous êtes d’abord connu à travers vos pièces de théâtre, comment avez-vous décidé d’écrire des romans ? Vous arrive-t-il de retrouver vos signatures dans le théâtre dans vos romans ?


J’ai pratiqué le théâtre pendant 25 ans, un théâtre libre (la compagnie Vollard) dont les autorités ont fini par avoir la peau. Je suis passé à l’opéra durant 15 ans, ce qui a pareillement exaspéré les autorités à cause des thèmes visités : l’origine franco-malgache de l’île dans Maraina, les velléités d’indépendance de La Réunion en 1955 dans Chin, les émeutes de 1991 dans Fridom. L’ancien président de notre théâtre, André Pangrani, avec lequel j’avais été condamné pour « injure à l’administration » en 2000, s’est exilé à Paris où, dix ans plus tard, il fonde Kanyar, une revue de littérature. J’ai écrit des nouvelles pour lui, sans prétention au départ, pour participer à l’aventure et soutenir un ami. Les lecteurs m’ont incité à persévérer et, depuis, j’ai édité une dizaine de courtes fictions dans Kanyar, Lettres de Lémurie, Indigo. Au départ Rock Sakay, qui devait être un livret d’opéra, s’est transformé en nouvelle puis en roman.



Connaissez-vous la fin de votre roman dès le départ ou vous est-il arrivé de changer « d’itinéraire » en cours d’écriture ? comment procédez-vous pour « travailler » une œuvre ?


J’ai appris à « terminer » les pièces de théâtre, ce que ne savait pas faire Molière, par exemple. Souvent la fin s’invite en cours de route et s’impose d’elle-même. Pour Rock Sakay je me suis inspiré de mon itinéraire artistique : la musique qui mène au théâtre. Pour Sabena j’ai eu l’idée – tardive – de placer le premier chapitre à la fin. Ma méthode ? C’est simple : je dors et au matin, j’ai la solution. Disons que ça peut prendre plus de temps mais la solution arrive toujours. Je ne connais pas les affres de la page blanche, il suffit de m’y mettre… Et de savoir lever le pied car l’exercice est traitre : la vie rêvée par le roman est plus attirante que la vie réelle. Le plus difficile est d’avoir « du fond » : qu’est-ce que je veux exprimer dans ce roman, quel est son enjeu ? Il y a la surface, l’écume, le style et, en arrière-plan, un récit caché, subtil, déterminé, subconscient. Il m’est arrivé d’abandonner des sujets à priori brillants ou excitants mais qui n’avaient pas d’autre justification que de plaire au lecteur. La littérature ne doit être un acte ni facile ni gratuit.



D’où partez-vous ou de quels éléments partez-vous pour débuter une histoire ?


Emmanuel GENVRIN : Comme chez beaucoup d’auteurs, les fait-divers sont source de fictions tant la « vie » est souvent supérieure à l’imagination. C’est le cas des sujets de mes nouvelles. J’ai même des confrères qui assistent aux procès pour avoir des idées ! Je me documente en bibliothèque et organise des entretiens. L’écrivain est un orpailleur : il lui faut brasser une masse d’informations et avoir de la chance pour dénicher des pépites. Comme par exemple quand, pour Sabena, on m’a raconté qu’on pouvait se cacher dans un moteur de camion Mercedes. Je suis allé vérifier, c’était vrai ! Il y a également des souvenirs personnels : adolescent et scout traversant la forêt solognaise, j’ai un jour croisé le regard « vague » d’une biche. J’en ai fait état dans Rock Sakay. Il faut évidemment un sujet principal, porteur, si possible de l’inédit. Il arrive également que des inconnus proposent un sujet : c’est le cas de mon prochain roman Latchy. Un roman, c’est long et il faut de la matière : il ne faut pas qu’une histoire, mais une quantité d’histoire.



Avez-vous un projet de troisième roman ?


Je travaille sur des Réunionnais descendants de l’empereur Sikh Ranjit Singh. Une histoire vraie de trésor entre La Réunion, Chandernagor, Hué et Hanoï, Nice. Evidemment mon problème est de m’y rendre par temps de pandémie !



Avez-vous une précision, une remarque particulière ?


J’inscris mon écriture dans l’actuel renouveau littéraire réunionnais. La politique du livre est même la seule qui, depuis quelques années, « marche » dans l’île, avec un intérêt des autorités, la création de maisons d’édition, de revues, de prix littéraires, un afflux d’écrivain-e-s et de lectrices/lecteurs et un renouvellement de contenus s’émancipant du pathos colonial. On notera aussi une qualité d’écriture avec des auteurs accédant aux éditions nationales et une solidarité entre acteurs de la filière permettant à La Réunion de prendre sa place dans l’espace francophone et d’accéder au niveau de Maurice et des Antilles.